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Frédéric Lebaron, sociologue, professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin-En-Yvelines

jeudi 13 octobre 2016
Une dynamique globale et générale modifie progressivement les critères de décision dans les universités : on fait passer les besoins en formation et pédagogiques après les critères financiers de court terme.

Peut-on parler de marchandisation de l’enseignement supérieur ?
Il est préférable de parler de financiarisation ; le terme de marchandisation est rarement adapté car il n’y a pas toujours de mise sur le marché, avec un service vendu.
Derrière quelques cas flagrants de formations qui deviennent clairement payantes, il existe une dynamique globale et générale qui modifie progressivement les critères de décision dans les universités : on fait passer les besoins en formation et pédagogiques après les critères financiers de court terme. Ce que j’appelle financiarisation est donc un processus global de « rationalisation » avec mise en place d’indicateurs et d’outils issus de la « nouvelle gestion publique ».
Ce processus est d’autant plus prégnant que le climat budgétaire est extrêmement tendu : la dotation de l’État est largement insuffisante pour couvrir les besoins pédagogiques.
Ce n’est donc pas parce qu’on n’observe pas de généralisation des formes extrêmes d’emprise des banques ou des entreprises qu’il n’y a pas de réel processus de financiarisation au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Comment cette financiarisation se manifeste-t-elle ?
Elle se traduit par exemple par une pression à la rentabilisation des locaux, par leur utilisation en continu, moyennant finances dans certains cas. On constate aussi la
montée en puissance dans les esprits des raisonnements en « centres de coûts et/ou de profits ». Certaines formations sont identifiées dans la catégorie des centres de
profits, via l’alternance ou la formation continue, et inversement les filières les plus massifiées, les formations dans lesquelles nous avons le plus d’étudiants boursiers,
sont classées dans les centres de coût.
La financiarisation engendre aussi la suppression de certaines filières de formation ; il y a ainsi, par exemple, moins de cours d’anglais dans les filières les plus massifiées. C’est une question très sensible car les grandes écoles et les formations les plus sélectives développent beaucoup l’enseignement et l’apprentissage de l’anglais, dans certains cas par des séjours à l’étranger de longue durée, alors qu’à l’inverse, dans l’université, la pression financière contribue au fait que la formation en anglais est notoirement insuffisante.
C’est une situation paradoxale car on finit par considérer comme un coût la dépense la plus importante, du moins si l’on se donne des objectifs de démocratisation, d’accès au savoir, d’accès aux masters dans de meilleures conditions, d’augmentation du niveau général des étudiants.

Cette financiarisation provoque donc, entre autres, un accroissement des inégalités ?
C’est effectivement dans les filières les plus sélectives qu’il y a le moins de financiarisation contrainte telle que je l’entends. Ces filières sont aussi pour certaines payantes, mais les critères financiers y sont aussi les moins pesants et les moins prégnants sur l’enseignement à court terme.

Quels sont les leviers pour redonner de l’autonomie à l’enseignement supérieur ?
Il y a trois axes de réponse au niveau national. Il y a d’abord une question globale de politique budgétaire.
Il y a ensuite à faire des choix pour l’enseignement supérieur par rapport à d’autres postes de dépenses. Et il faut enfin instaurer des mécanismes de rééquilibrage pour renforcer l’autonomie des secteurs du système qui sont aujourd’hui les plus fragilisés.
Il faut parallèlement et localement résister aux évolutions négatives, et par exemple ne pas sacrifier les filières de recherche, notamment dans les universités qui ont des difficultés financières, ou dans les universités les plus « démocratisées ».
Ce risque existe, certaines ont la tentation de limiter le cursus à la licence ou à des masters très professionnels.
Il faut par ailleurs éviter de réduire les doctorats à un diplôme professionnel qui n’aurait plus d’ambitions académiques car celles-ci conditionnent la qualité
générale du système.
C’est un appel à développer le mouvement social en général, des revendications
spécifiques, à chaque échelon du système ; à chaque niveau, on doit être en mesure de créer un rapport de forces face à ces logiques inégalitaires.

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