F.S.U.

Accueil >

Médias

>

portraits, interviews

>

Jean Viard, directeur de recherche au CEVIPOF

portraits, interviews

Jean Viard, directeur de recherche au CEVIPOF

mercredi 06 juillet 2016
La saison estivale qui s’approche est pour beaucoup – mais pas pour tous – synonyme de temps libre et de repos. Congés payés, retraite, trente-cinq heures... des conquêtes sociales relativement récentes, qui ont bouleversé bien au-delà de notre seule relation au travail. La revue "POUR" a consacré un dossier à cette question et a recueilli les propos de Jean Viard, sociologue, directeur de recherche CNRS au CEVIPOF et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet.
Jean Viard, directeur de recherche au CEVIPOF

Bénécie-t-on de plus temps libre qu’autrefois ?

Bien sûr ! Sous Napoléon, on tra- vaillait 70 % de sa vie éveillée. Nous en sommes aujourd’hui à 18 %. La place du travail a complètement changé dans la vie des hommes. En moyenne, en Europe, on part à la retraite quand on a travaillé entre 65 000 et 70 000 heures, et on vit en moyenne 700 000 heures. Le travail représente donc environ 10 % de notre vie, contre près de 40 % il y a un siècle.

Pourtant, on a toujours l’impression de manquer de temps...

Ce qui donne cette impression de ne plus avoir de temps, c’est que l’on fait beaucoup de choses, et qu’on se déplace de plus en plus. Jusqu’à la guerre, on faisait en moyenne 5 km par jour, on en fait 60 aujourd’hui. Un tiers de ces déplacements est utilisé pour les week-ends et les vacances, un autre tiers pour aller travailler, et le dernier sert à « habiter la ville » : faire les courses, des activités. C’est de faire autant de choses à la fois qui nous donne l’impression d’être toujours occupé.

Que fait-on de ce temps libre ?

Il faudrait parler plus de temps « non salarial » que de temps « libre » : dans ce temps qui n’est pas « salarial », il y a du temps contraint, comme les courses, s’occuper des enfants, on peut aussi recevoir des SMS ou des mails de son patron mais à l’inverse, sur le temps de travail, on peut parfois organiser ses vacances sur Internet, planifier son week-end avec ses copains... Les cloisons ne sont donc plus étanches.

Les pratiques ont-elles évolué ?

Nous avons importé dans la ville tout ce que l’on fait pendant les vacances : Paris-plage, l’aménagement des berges de la plupart des fleuves... On mélange ainsi Hausmann et la Méditerranée. Nous avons eu une période où les activités nous ont fait sortir de la ville, pour aller au bord de la mer, à la pêche... et maintenant, en plus de cela, on a fait entrer tous ces codes sociaux dans la ville - avec le code vestimentaire qui va avec.
La culture du temps libre est profondément ancrée dans la culture collective.

Tout le monde n’est pas logé à la même enseigne...

Pour les vacances, on observe trois groupes distincts. Un tiers de gros consommateurs, qui ont généralement une résidence secondaire, et partent cinq à six fois par an. Cela correspond à la classe supérieure. Les populations salariées moyennes partent 15 jours l’été, 10 jours s’ils ont un peu moins d’argent et peuvent éventuellement rajouter 3 jours à un autre moment de l’année, souvent sans les enfants. Mais il faut ajouter que ces catégories ont aussi souvent un petit jardin : les vacances peuvent alors s’inviter à domicile. Il y a enfin le groupe de ceux qui ne partent pas. Parmi eux certains ne le souhaitent pas, mais pour la grande majorité, c’est pour des raisons économiques. Il s’agit des ouvriers des petites villes, des immigrés des quartiers, mais aussi beaucoup de personnes seules, et notamment les femmes. En effet, le modèle sociétal des vacances est sentimental et affectif. C’est la raison pour laquelle de plus en plus de personnes partent en tribu, en dehors du marché, avec des copains.

La France est-elle la championne du temps libre ?

Si on rajoute les jours fériés à la durée légale de congé, la France se situe dans la moyenne européenne à un ou deux jours près. C’est un peu moins vrai si on prend en compte les RTT. Par contre, notre originalité vient surtout du fait que notre pays est le premier au monde en matière d’accueil : 85 millions d’étrangers viennent chez nous chaque année, et les Français eux-mêmes effectuent 250 millions de voyages dans l’hexagone. La France est un pays où il y a en permanence des touristes, et l’habitant est en dialogue permanent avec eux. Cela a modifié nos villes, avec la multiplication des événements culturels, l’occupation des espaces publics, les terrasses de café...

Que faire pour les « exclus » du temps libre ?

Si j’avais une mesure à proposer, ce serait l’instauration d’une initiation systématique au voyage pour la jeunesse. Tous les jeunes, à 16 ans, devraient être partis au moins une semaine en France, pour connaître leur pays, voir la mer, Paris... Ce serait un geste d’ouverture de la Nation en direction de sa jeunesse, en particulier celle des quartiers, qui serait à mon avis aussi important que l’instauration des congés payés

A lire : « Le triomphe d’une utopie – La révolution du temps libre » - Ed. De l’Aube (2015).

Partager cet article :