portraits, interviews

Bernard Rey, docteur en science de l’éducation et professeur émérite à l’Université libre de Bruxelles

vendredi 10 novembre 2017

Des évaluations standardisées peuvent-elles être conçues au service de la réussite de tous les élèves ?
Les évaluations standardisées sont faites d’épreuves conçues d’une manière centrale avec critères et indicateurs nationaux. Elles sont prévues pour tous les élèves et sur tout un territoire. Elles situent les productions des élèves sur une échelle. Ce peut être une note chiffrée, ou n’importe quel codage permettant de comparer entre elles les productions d’élèves.

Or ce qui est utile à l’apprentissage d’un élève, ce n’est pas de comparer sa production à celle des autres, mais que les résultats donnent des indications sur ce qu’il a réussi ou non, ce qu’il a compris ou non, sur l’origine de ses erreurs, etc.

C’est cela qui sera utile à l’enseignant pour qu’il aide l’élève à progresser et à l’élève lui-même pour qu’il saisisse où il en est de ses apprentissages.

Les évaluations prévues en CP et Sixième n’augurent-elles pas d’une dérive à l’anglo saxonne ?
En situant les élèves les uns par rapport aux autres, de telles évaluations remplissent la fonction « classante » qu’a involontairement l’école : la fonction de répartir les jeunes entre ceux qui accéderont aux positions les plus socialement favorables dans la société et ceux qui n’y accéderont pas.

Mais de telles évaluations ne permettent pas seulement un classement des élèves les uns par rapport aux autres. Elles peuvent servir aussi à classer les classes entre elles, les écoles entre elles, les régions ou les pays entre eux, etc. Par là, elles entrent dans une tendance collective de plus en plus forte à l’échelle internationale, qui est d’évaluer les performances des personnes et des institutions et de les comparer entre elles. En un sens, cela peut se justifier par la volonté de responsabiliser chaque personne et chaque organisme. Mais cela peut correspondre aussi au mouvement du « New public management », qui est en effet d’origine anglo-saxonne.

Il consiste à ce que l’État ne s’implique plus dans la fixation et le contrôle de normes dans les services publics, mais en laisse la responsabilité à des organismes auxquels une autonomie plus ou moins grande est donnée, qui sont mis en concurrence et dont on va pouvoir comparer les performances grâce à l’évaluation.

Il est possible qu’actuellement, en France, la mise en place de telles évaluations ne corresponde pas spécifiquement à une telle intention et qu’elle soit conçue plutôt en vue du pilotage du système éducatif.

Mais si c’est bien ce rôle qu’on leur assigne, alors elles doivent pouvoir fournir aux enseignants des outils pédagogiques pour améliorer les apprentissages des élèves en difficulté.

A ce propos, le SNUipp-FSU a encouragé les enseignants à adapter les évaluations de CP et à n’en faire remonter que les besoins ? Que pensez-vous de cette consigne ?
Chaque fois que l’on parvient à tirer des renseignements diagnostiques à partir d’évaluations, on est gagnant. Dans ce cas, on est dans une optique d’amélioration de chacun.
On ne compare pas l’élève aux autres mais on s’arrête à ce qui lui pose problème. Si « faire remonter les besoins » consiste à diffuser ce que nous apprennent les évaluations sur les difficultés rencontrées par les élèves et sur leurs causes, alors certes cela est intéressant et va dans le sens d’une évaluation formative. Encore faut-il que les épreuves d’évaluations, par leur nature même, le permettent.

Les enseignants doivent-ils être formés à l’évaluation ?
Bien sûr. Mais tout dépend de ce que l’on entend par « évaluation ».
Si l’on s’arrête sur les résultats globaux sans s’interroger sur les raisons des réussites ou des échecs, on a le risque d’établir des hiérarchies, sans se questionner sur les écarts mis en évidence de manière quantitative entre ceux qui réussissent et ceux qui ne réussissent pas et donc sans se donner les moyens de combler ces écarts.
Initier les enseignants à ce type d’évaluations standardisées ne leur donnera pas un véritable outil d’intervention pédagogique auprès des élèves en difficulté. En revanche une formation à l’évaluation diagnostique et formative va leur permettre de travailler sur les raisons des échecs et d’analyser les erreurs.

Les interpréter, repérer et redresser les « malentendus » à propos des tâches scolaires devrait être la tâche évaluative principale. Se former à l’évaluation au service des apprentissages, c’est surtout se former à la connaissance des processus d’apprentissage et à la nature des difficultés inhérentes aux différents savoirs.